Interview de Gilles de Robien, président de l’AFOIT

 



"La transformation harmonieuse du monde du travail passe en premier lieu par la modernisation du dialogue social."

Député de la Somme et maire d'Amiens, de 1989 à 2002, Gilles de Robien a été ministre de l'Équipement et des Transports, de 2002 à 2005, et ministre de l'Éducation nationale, de 2005 à 2007, puis à nouveau maire d'Amiens, de mars 2007 à mars 2008.
De 2007 à janvier 2015, il a été ambassadeur « chargé de promouvoir la cohésion sociale » et délégué du Gouvernement français au conseil d'administration du Bureau international du Travail (BIT), qu'il a présidé du 15 juin 2012 au 21 juin 2013. Il assume aujourd'hui la présidence de l’AFOIT depuis le 1er janvier 2015.

L’AFOIT est partenaire du Congrès.

 

Propos recueillis par Christel Lambolez.

 

Pouvez-vous dans un premier temps nous présenter l’AFOIT et énoncer ses principales activités ?

  

L'Association française pour l'Organisation internationale du Travail (AFOIT) a été créée par des représentants patronaux et syndicaux afin de réunir universitaires, partenaires sociaux, anciens cadres du BIT et étudiants dans le but de diffuser d’informer les propositions, les travaux et les décisions de l'Organisation internationale du Travail (OIT), sur ses objectifs et ses valeurs. Son siège social se trouve au Conseil Économique Social et Environnemental (CESE). Tous les ans, nous organisons un Congrès, à Paris ou en Province, sur de grandes questions sociales. Le prochain aura lieu le 11 décembre à Paris au CESE et abordera les problématiques de complémentaire santé. Près de 300 personnes, issues des milieux universitaires et RH, sont généralement attendues pour échanger sur des thèmes relatifs au travail.

Une fois par an, nous organisons également un déplacement au siège du Bureau International du Travail (BIT) à Genève. Pendant deux jours, les étudiants sont invités à échanger avec les cadres du BIT et à suivre des cours de droit international du travail. Notre association délivre également le prix Francis Blanchard pour honorer la mémoire de l’ancien directeur général (1974-1989) du BIT et l'un des membres fondateurs de l'AFOIT. Ce prix est décerné à l’auteur d’un ouvrage scientifique, quel qu'en soit le support, en langue française et relatif aux principes et valeurs de l'OIT.

 

Vous venez de participer à une restitution de la Conférence Internationale du Travail à Genève qui réunissait 130 ministres du Travail et 186 pays. Qu’est-il ressorti des discussions ?

 

Nous avions, depuis deux ans, tenté de régler un conflit qui existait entre employeurs et travailleurs. En effet, le comité d’experts, qui formule des avis sur l’application des normes par les États, avait investi le champ du droit de grève au sein des nations en s’appuyant sur la Convention 87 traitant de la liberté syndicale. Or, cette Convention ne fait pas référence directe au droit de  grève. Le conflit entre employeurs et membres de l’OIT a été apaisé lors de la dernière Conférence. La Commission d’application des Normes a pu fonctionner, ce qui est important ; mais la question reste posée…

 

Les experts de l’OIT ont-ils un pouvoir coercitif ?

 

Les experts de l’OIT sont en charge de veiller au respect des normes de l’OIT par les législations et les pratiques nationales. Chaque année, ils publient un rapport qui pointe les cas de non-application des Conventions relevés dans les États. Ce rapport est craint par les États concernés car la Commission d’application des Normes sélectionne les 24 ou 25 cas les plus graves. L’OIT dispose d’une force morale qui peut, le cas échéant, remettre en cause certains accords économiques ou de libre-échange pour les pays non respectueux des Conventions fondamentales de l’OIT. Les répercussions diplomatiques peuvent être sensibles. Toutes les législations des pays membres de l’OIT sont obligées de respecter les normes internationales ratifiées et, fréquemment, les tribunaux nationaux les suivent pour bâtir ou faire évoluer leur jurisprudence.

 

Quels sont les sujets qui sont dans votre actualité en faveur des salariés du monde entier ?

 

Lors de la Conférence internationale, la thématique de la protection sociale à travers le monde a tenu une place importante, ainsi que le passage du travail informel en travail formel. Sous présidence française, le volet social du G20 en 2011 avait déjà proposé aux États partenaires de bâtir un socle de protection sociale pour que, progressivement, tous puissent bénéficier d’une couverture santé, retraite, etc… Rien n’est impossible. Par exemple, plus de 600 millions de Chinois bénéficient d’une couverture sociale alors qu’il n’y avait aucun système généralisé en 2008.
Notre défi des prochaines années est de concilier la croissance avec la dignité de chacun. Si le développement des richesses ne se fait qu’au profit de quelques-uns, nous allons créer et amplifier une société à deux vitesses tellement différentes que cela n’est pas imaginable ni supportable. Humainement. Économiquement. Politiquement.

 

Comment lutter, par exemple, efficacement contre le travail des enfants dans le monde ?

 

Cette lutte fait partie des sept conventions fondamentales de l’OIT. Les 186 pays qui  adhèrent à l’Organisation, s’engagent à lutter contre l’exploitation des enfants. Les cas sont extrêmement variés et difficilement comparables. Certains jeunes sont dans des lieux isolés, sans école à proximité, et participent à la communauté de vie du village ; d’autres sont exploités dans des mines comme je l’ai vu dans certains Pays d’Afrique. Le meilleur chemin pour les protéger est celui de l’école et d’œuvrer pour favoriser l’éducation et la formation. On peut imaginer toutes les législations possibles, rien ne sera efficace en l’absence, dans le pays concerné, d’infrastructures adéquates pour dispenser des cours et éduquer la population.

 

Notre société et le monde du travail sont en pleine mutation. Quel futur pour l’entreprise selon vous ?

 

Métiers et formes de travail vont continuer à évoluer de façon exponentielle dans les prochaines années. Les droits risquent de se déstructurer, les protections légales des travailleurs risquent d’éclater sous la pression de la mondialisation, de la nécessaire compétitivité, des nouveaux métiers, et de la course à l’emploi devenu rare…Par ailleurs, les liens avec l’entreprise changent également et il existe de nos jours une volonté de mieux concilier vie privée et vie professionnelle. L’encadrement et le rapport au travail se modifient (on le voit avec le nombre de personnes qui optent pour le statut d’autoentrepreneur). Peut-on dire que les notions de temps et de lieu de travail existent encore de façon immuable pour les cadres ? Bref, devant les nécessaires évolutions et l’internationalisation des carrières, les rapports de force entre les parties nécessitent, j’en suis convaincu, une présence attentive des Pouvoirs Publics et un renforcement de l’OIT pour la recherche permanente d’un juste équilibre en faveur du travail décent.

  

En tant qu’ancien ministre de l’Éducation nationale, que pensez-vous des rapports entre les enseignants et les entreprises en France ?

 

Il y a 18 mois, «Le Réseau», association qui cherche à rapprocher Enseignants et Entreprises, a effectué, auprès des premiers, une enquête quantitative et qualitative sur les rapports entre eux. L’un des constats a été que les entreprises n’étaient pas si mal perçues puisque 72% des enseignants ont exprimé un avis favorable à leur encontre. Par contre, ils les jugeaient très négativement dans les items : les entreprises étant  associées «au stress (92%), à l’exploitation (62%), à la peur de la compétitivité, du chômage etc… ». Oui, les  enseignants sont destinés «à transmettre des savoirs, à donner des chances, à former des gens à l’esprit éveillé et critique, à former des citoyens, pas à former aux futurs métiers». Ils ne peuvent cependant pas ignorer l’entreprise. Ces enquêtes d’opinion montrent qu’il s’agit de deux mondes qui se reconnaissent mais ne se connaissent pas ou peu. Et qu’il existe un certain degré de méfiance…réciproque ! Je pense qu’il faudrait mettre en place des actions pour que le monde de l'Éducation et celui de l’entreprise «s’apprivoisent» et travaillent mieux ensemble, chacun respectant la mission de l’autre.

 

En matière de dialogue social, quel est votre message aux DRH ?

 

Les pratiques du dialogue social se sont améliorées dans notre pays. Différentes lois récentes ont accéléré cette évolution. Mais des marges de progrès conséquentes existent encore si l’on observe nos voisins allemands ou nordiques. Il faudrait que certains de nos dirigeants soient plus ouverts au dialogue social et que des cours spécifiques soient dispensés au sein des grandes écoles. Il faudrait aussi que les représentants des salariés soient parfois moins dans la posture et davantage partenaires.

Selon une enquête, les Français, avec bon sens, considèrent que l’amélioration du dialogue social favoriserait la croissance et le plein-emploi. Pour conclure, je dirais que la transformation harmonieuse du monde du travail passe en premier lieu par la modernisation du dialogue social.

 


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