Interview de Jean-Paul Delevoye, Président du CESE

 

 

 

 

 

«  Le vrai débat demain sera de savoir si on veut participer de façon responsable au financement d’un pacte de solidarité. »

 

Jean-Paul Delevoye a été élu président du Conseil économique social et environnemental (CESE) en novembre 2010. Ministre de la Fonction Publique, de la réforme de l'État et de l'aménagement du territoire de 2002 à 2004, il a notamment engagé la réforme de l'ENA et celle de la retraite des fonctionnaires. Il a été nommé Médiateur de la République par le président de la République en avril 2004, fonction qu’il a exercée jusqu’au 31 mars 2011.

 

Interview réalisée par Jean-Michel Garrigues.

 

Quelles sont les priorités du CESE ?

 

Sans nul doute le temps long : le futur est la contestation du présent, et non plus sa projection linéaire. Ce défi crée soit l’immobilisme soit le changement. Dans ces périodes de profonde mutation, l’accompagnement du changement devient au moins aussi important que la définition du cap de ce changement. 

Le CESE est la maison du dialogue, ce qui est contraire à la culture du conflit et de la posture en France.

C’est également la maison de la citoyenneté : le Palais d’Iéna est ouvert à des colloques, des conférences, des plateformes collaboratives, et bientôt à des forums de citoyens. Car les énergies citoyennes compensent les faiblesses des forces politiques.

La mutation actuelle nécessite une vision : l’avenir appartiendra à ceux qui sauront anticiper et s’adapter. D’où l’attention portée au temps long, et les deux rôles de « maison » du CESE.

 

La performance économique peut-elle être en harmonie avec la performance sociale ?

  

En 1945, lors de la période de reconstruction, on considérait que le développement économique ne pouvait se concevoir qu’avec le développement social. D’où 1947, et la mise en place par le CNR de la Sécurité Sociale, les solidarités collectives induisent le respect de la dignité de l’homme. Pierre Laroque parlait d’émancipation de l’individu, et non de sa tutelle ou de son assistanat.

En 1987, quarante ans plus tard,  il jugeait que les principes initiaux avaient disparu, et que l’on était dans une dérive qui fragilisait le système collectif, dès lors que pour chacun la Sécurité Sociale n’était plus qu’un tiroir-caisse.  

Aujourd’hui, le système capitaliste n’est plus régulé, on constate sans cesse des intérêts divergents entre performance économique et performance sociale. Ainsi, le vrai débat demain sera de savoir si on veut participer de façon responsable au financement d’un pacte de solidarité.

C’est la question fondamentale de ce moment de rupture : va-t-on basculer vers le chacun pour soi ou le chacun pour tous ? Aujourd’hui, être pauvre dans un milieu riche, c’est une humiliation. Et je garde toujours en personne ce verbatim d’un délégué du Médiateur : « lorsque le système me met dans cette impasse, je n’ai d’autre choix que de me détruire ou de détruire le système ».  

 

Comment réconcilier l’économie et l’épanouissement de la société ?

 

Aujourd’hui, dans la mécanique sociétale, la notion de fragilité est mise en avant (cf les événements de début janvier à Paris). Le rideau d’insouciance est déchiré, il faut que les forces soient mobilisées pour se battre.

C’est une formidable époque de créativité, d’autant plus que le monde est fragile.

 

Dans votre livre « Reprenons-nous », vous évoquez le manque de vision à long terme dans l’élaboration d’un nouveau contrat social, quels conseils allez-vous donner aux DRH lors du Congrès de juin prochain ?

 

Je ne suis pas là pour donner des conseils à des experts, mais pour se poser ensemble les bonnes questions. Aujourd’hui on gère davantage les conséquences que les objectifs. Il ne faut pas craindre de donner au peuple les moyens d’être intelligent, il faut le former aux enjeux de l’entreprise.

Ensuite, il faut favoriser l’épanouissement de l’individu, ce qui est la capacité de travail de chacun. Il faut donner la gourmandise du travail, la confiance dans l’élite. Aujourd’hui, le DRH ne peut être que l’ambulance. Il convient de passer d’une gestion de stocks à une gestion de flux.

Il faut briser l’isolement de l’individu, il doit être au cœur du réacteur et pas au-dessus ou à côté.

Les deux défis du 21ème siècle sont le défaut d’altérité, et le défaut d’intériorité. Les DRH ne gèrent aujourd’hui plus que des parcours et des budgets, il leur faut créer des chemins pour permettre l’épanouissement.

 

Comment les entreprises peuvent-elles rebondir et innover dans ce contexte de crise ?

 

Que remettre en cause pour optimiser le fonctionnement ? La France préfère en fait la jouissance du pouvoir que l’exercice du pouvoir. Dans les entreprises il faut créer de la fluidité, sinon on risque les infarctus organisationnels. Ainsi, l’entreprise est comme le corps humain.

   

L’entreprise doit également nourrir la contestation créatrice, qui a sauvé des monuments en péril comme IBM et la NASA. Il faut accepter l’impertinence constructive, d’autant plus que le monde de demain est rempli d’incertitudes. Les engagements extra-entreprise seront ainsi essentiels.

 

 

 

 

 

 

 

 


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